Le signe linguistique est la façon arbitraire de désigner un objet. On comprend donc que table se dise mesa en espagnol, mais table en anglais : c’est une simple convention linguistique pour que les locuteurs puissent se comprendre entre eux.

Freud commence son article  en affirmant que le rêve a un comportement particulier quand il s’agit de l’opposition : le rêve permet d’imaginer une chose en signifiant son contraire.

C’est une théorie qu’il émet en parallèle à la théorie qui est au cœur de cet article. Il s’appuie sur les travaux du linguiste Allemand Carl Abel, de la fin du XIXe, connu pour ses recherches sur les langues indo-européennes et sémitiques.

Cette théorie linguistique, qu’il commente au fur et à mesure qu’il la cite, s’appuie sur les langues anciennes, qu’Abel nommera langues primitives ou originaires.

Et c’est d’abord la langue égyptienne qui permet à Abel de développer sa théorie (pour lui, « l’égyptien est la plus ancienne langue humaine conservée » : un mot égyptien avait souvent la faculté de réunir en lui deux significations opposées (une sorte de polysémie), dont l’un des deux sens primait sur l’autre en fonction du contexte. Il existait également des mots composés qui unissaient les deux sens opposés, et dans lequel un seul des deux sens était privilégié. Pour indiquer quel sens de la structure hybride le locuteur voulait s’approprier, il lui fallait par écrit émettre une image explicative qui mette en évidence le sens choisi (pour choisir le sens de fort du mot égyptien ken, on dessinait un homme armé debout, par exemple) ; et oralement c’était le geste qui indiquait le sens retenu.

Ce que le linguiste Carl Abel rejette de vive voix, c’est l’argument de faiblesse intellectuelle de la part des égyptiens qui auraient engendré des concepts antagoniques par carence d’esprit et d’intelligence. Il rappelle donc que c’est le peuple instigateur de la culture et de la justice (dont l’origine d’une partie des dix commandements), ainsi qu’un peuple rusé ayant su s’affranchir des difficultés techniques lors de la construction des pyramides pharaoniques (les stratagèmes de levée des pierres etc.).

Carl Abel explique alors ce phénomène d’antithèse dans les mots de langues originaires par le phénomène tout ce qu’il y a de plus simple de la comparaison.

Ces concepts sont engendrés linguistiquement par comparaison. Il avance le fait que la conception d’un élément se fait en l’opposant à un autre élément, contraire.

L’élément et son contraire forment un tout logique qui permet de créer une conceptualisation des deux éléments indépendamment l’un de l’autre.

C’est le rapport au concept qui permet la création des mots.

Un homme est donc considéré comme grand dans la mesure où sa taille s’oppose à celle des plus petits : c’est pas comparaison que cet homme est grand. Pour pouvoir penser la grandeur, il faut l’opposer à la petitesse, car s’il n’existait que de grandes personnes, alors le concept de petitesse n’aurait pas lieu d’exister.

Ainsi, c’est le rapport de l’un à l’autre qui est mis en évidence. Un homme est considéré comme grand non pas tant à cause de sa grandeur, mais à cause du rapport entre sa grandeur et la petitesse des autres. De la même façon, un égyptien pensera la force en l’opposant à la faiblesse.

Notre homme, si on le considère tout seul, n’est pas grand en soi. Il est grand à partir du moment où il est comparé à un autre homme plus petit.

La langue égyptienne faisait donc naître ses concepts par opposition, et du rapport qui s’établissait entre les oppositions naissaient les mots.

L’égyptien a donc par la suite modulé les mots qui comportaient en eux-mêmes des sens qui s’opposaient. Ces modulations n’étaient autre que de légères modifications phoniques avoisinantes, une sorte de dérivation. Pour ne donner qu’un exemple, le mot ken (fort et faible en égyptien primitif) deviendra ken pour désigner la force, et kan pour désigner la faiblesse.

Pour conquérir ses concepts, l’homme doit les confronter à ses opposés ; c’est progressivement qu’il apprend à «isoler les deux versants de l’antithèse».

C’est donc à partir de ce moment que l’on est parvenu à penser les concepts de façon indépendante : penser la force sans penser à la faiblesse, pour reprendre l’exemple, ou encore penser la grandeur sans penser à la petitesse.

« Ce n’est qu’au cours des siècles qu’est apparue graduellement la possibilité de penser un seul aspect du son opposé sans recourir à la contradiction. Ainsi, la tendance apparaît à ne retenir qu’un seul support sonore pour l’une des significations couplées, et cela au moyen de la dissimilation phonétique de l’ancienne racine commune. »

Cette antithèse au sein même du mot est selon Abel applicable aux langues indo-européennes (italique -latin et langues romanes-, grec, celtique, germanique, tokharien, indoaryen, iranien, arménien, anatolien, albanais, balte) et aux langues sémitiques (arabe, hébreu, berbère, araméen, amharique…).

Freud continue donc son article par une extension de l’application de ce phénomène constaté de sens opposé de mots à diverses langues et donne divers exemples :

Le latin utilise le mot altus pour désigner d’une part ce qui est haut, et d’autre part ce qui est profond, soit deux mouvements opposés ; l’allemand lui a le mot baden qui signifie le haut et le bas de la maison. Il cite également des similitudes phoniques entre différentes langues avec des sens différents.

Enfin, il remarque que l’adverbe anglais qui signifie « sans » est construit sur une opposition entre deux idées antithétiques, avec et sans : without. Il note que with a signifié dans le passé tant avec que sans.

Il existe également des exemples dans les langues qui nous concernent plus directement.

Plusieurs termes me paraissent pertinents, parmi eux :

-terminus ou terminal, qui désignent tout à la fois le lieu où se termine un voyage et le lieu où il commence,

-nimio, d’après le DRAE : (1)Dicho generalmente de algo no material: insignificante, sin importancia

(2)Dicho generalmente de algo no material: excesivo, exagerado

-huésped et hôte : ces deux mots, en français comme en espagnol, désignent et l’inviteur et l’invité

-oler et sentir : en français comme en espagnol, c’est tout à la fois dégager une odeur comme sentir une odeur

Dérivation de l’idée de départ par suffixation :

Faire/défaire, lier/délier, incipit/excipit, intérieur/extérieur, forza/sforza (italien)…

Carl Abel rappelle que l’on retrouve dans nos langues ainsi qu’en égyptien des inversions phoniques, qui ne peuvent pas selon lui être anodines (pensons à pot/boat, ou encore care/reck…). Il tente d’expliquer ce phénomène par un redoublement de la racine du mot.

Peut-être volontairement floue, la retranscription de l’explication d’Abel de ce phénomène est vivement critiquée par Freud qui lui oppose l’exemple des enfants qui s’amusent à inverser les phonèmes d’un mot et étend sa réfutation aux rêves qui se servent de l’inversion à profusion.

Pour lui l’explication n’est pas là, elle est plus profonde et peut-être non linguistique, mais il ne cherche pas à l’expliquer. Serait-ce du domaine de la sociolinguistique ?

Freud a utilisé cet article de paleolinguistique pour mettre en évidence que le système de pensée du rêve est comparable au système de pensée des langues primitives et donc archaïsantes, et il en vient à qualifier la pensée dans le rêve de régressive, c’est-à-dire simplifiée, de façon comparable à la conceptualisation simplifiée de la langue égyptienne.

Il conclut alors en soumettant l’idée que les psychiatres seraient plus performants dans l’analyse de la pensée et des rêves s’ils étaient plus au courant de l’évolution des langues, la langue étant liée indéniablement à la pensée.

Plus le psychiatre sera compétent dans le domaine de la linguistique diachronique, plus il sera en mesure d’aider ses patients et déchiffrer les messages de pensée archaïques.

Il existe très certainement en français ainsi qu’en espagnol des mots qui ont la faculté de désigner tout à la fois une chose et son contraire.

Ainsi, on est en droit de se demander s’il n’est pas étrange d’entendre la phrase « le bus au départ du terminus », en partant du point de vue sémantique. Le sens attribué à terminus étant le terme, il est ici employé en tant que départ, et non terme. Mais si l’on s’attache à ce que le mot désigne, le moment et l’endroit où le bus fait son demi-tour pour entreprendre le parcours inverse, on se rend compte que ce mot signifie tout à la fois la fin et le début.

On peut en dire de même pour le terminal des aérogares… Ces paradoxes linguistiques font notre richesse culturelle, à moins que ce ne soit un paradoxe culturel qui enrichit notre langue….

La langue se construit-elle dans l’imprécision et l’indécision ? Peut-être…

On retrouve de nombreux mots au sens opposé ou réuni, que l’on peut de droit considérer comme des indices ou peut-être des restes de ce sens opposé des mots originaires.

On distinguera le mot homme, générique, qui désigne tout à la fois homme et femme, binôme que l’on a coutume d’opposer. Sur cette même base d’opposition, le mot parents désigne le père et la mère.

Ainsi, les oppositions de concepts qu’avaient les égyptiens dans leur langue originaire sont tout à fait comparables aux oppositions dans les mots cités.

Qu’à cela ne tienne : il existe également de nombreuses expressions, qui, si elles ne sont pas catégoriquement opposées, sont pour le moins paradoxales et contrastives. On notera les usages français de il l’a bien mal fait, les uns les autres, faire la sourde oreille, les usages espagnols de un secreto a voces, sí que no, un sí no es…

Tous ces emplois paradoxaux peuvent nous conduire à nous poser la question de la structuration de la langue : si la langue se structure sur une opposition de concepts, généralement binomiaux, comment se fait-il que ces oppositions structurantes se trouvent juxtaposées purement et simplement, ne serait-ce que dans sí que no pour ne donner qu’un seul exemple ?

Bien évidemment, si la langue est contrastive voire paradoxale, elle n’en est pas pour autant illogique et dépourvue de tout raisonnement.

 

BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE

-Carl Abel, Essais de linguistique

-Carl Abel, L’origine du langage

-Bain, Logic 1, 54

-Sigmund Freud, « Sur le sens opposé des mots originaires », in L’inquiétante étrangeté et autres essais, Folio Essais, Gallimard, Paris, 1988, réed. 2001, pp. 47-60

-Serguei TCHOUGOUNNIKOV de l’Université de Dijon dans « Les paléontologues du langage avant et après Marr » in Cahiers de l’ILSL, N° 20, 2005, pp. 295-310

-P. Cadiot & F. Lebas, eds., Langages, n°150, “La constitution extrinsèque du référent”, Larousse, 2003.

-Emile BENVENISTE, 1966, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard.

 

Citations :

-Benveniste

“Une seconde série de preuves tout aussi erronées, est tirée par Abel de certaines expressions qui se prennent en sens opposé dans la même langue. Tel serait le double sens du latin sacer, “sacré” et “maudit”. Ici l’ambivalence de la notion ne devrait plus nous étonner depuis que tant d’études sur la phénoménologie du sacré en ont banalisé la dualité foncière : au Moyen-Âge, un roi et un lépreux [3] étaient l’un et l’autre, à la lettre, des “intouchables”, mais il ne s’ensuit pas que “sacer” renferme deux sens contradictoires ; ce sont les conditions de la culture qui ont déterminé vis-à-vis de l’objet “sacré” deux attitudes opposées. La double signification qu’on attribue au latin altus , comme “haut” et “profond”, est due à l’illusion qui nous fait prendre les catégories de notre propre langue pour nécessaires et universelles. En français même nous parlons de la “profondeur” du ciel ou de la “profondeur” de la mer. Plus précisément, la notion de altus s’évalue en latin dans la direction de bas en haut, c’est-à-dire du fond du puits en remontant ou du pied de l’arbre en remontant, sans égard à la position de l’observateur, tandis qu’en français profond se définit en directions opposées à partir de l’observateur vers le fond, que ce soit le fond du puits ou le fond du ciel”

Share on…