Traduire la poésie requiert une approche mixte jouant principalement sur la sensibilité et l’expérience propre du traducteur. Une confrontation de la perception de l’auteur et de celle du traducteur aide très souvent à enrichir le résultat traduit.

Yves Bonnefoy a écrit dans La traduction de la poésie « Les meilleurs poèmes sont ceux que l’on écrit avec les mots que l’on sait le mieux employer pour notre propre vie ». Il en va nécessairement de même pour la traduction poétique : les mots les plus proches de nous sont aussi ceux qui nous parviennent le mieux.

Alors que je traduisais, voilà maintenant deux ou trois ans, la poésie d’une auteure équatorienne, je me suis rendu compte que la perception de chaque traducteur peut donner toute une série de sens au texte d’origine. Il m’est alors devenu évident que je devais partager mon travail avec la poète afin de recueillir sa propre perception du texte, mais aussi de la poésie traduite. Je voulais retrouver la précision ou l’imprécision de ses textes, mais aussi toutes les nuances possibles.

Mais en traduisant, on perd nécessairement, d’un côté, tandis que l’on gagne de l’autre. Il s’agit de recourir à bon escient au processus de compensation de la plus naturelle des façons qui soit. En ce sens, la connaissance, en profondeur, de la culture d’origine est fondamentale. Une simple recherche est loin d’être suffisante.

En traduction poétique, le choix des mots est fondamental. Il doit répondre non seulement au choix de l’auteur d’origine, qui part de son propre environnement linguistique, mais aussi à la conception linguistique de la langue de destination, afin que le poème puisse être compréhensible. Il doit conserver sa dimension poétique d’origine, tout en s’adaptant à un cahier des charges propre à la langue de destination. C’est cet ensemble de contraintes qui pousse la traduction poétique vers la réécriture en langue de destination, car la traduction poétique implique nécessairement des choix, et pas des moindres.

Les contraintes de rimes finales et intérieures, de rythme, de ponctuation (ou non), figures stylistiques, comparaisons, etc. constituent à la fois une difficulté et un défi pour le traducteur, qui doit tout à la fois faire comprendre un texte au lecteur étranger, lui en faciliter la dimension poétique en le replaçant dans le contexte de l’écriture originale.

Une boîte / Renferme sept scorpions / J’ôte le couvercle de mes mains froides / J’imprime en ma rétine leurs corps noirs / Et le dard recroquevillé tel une interrogation / Je ressens le pouvoir de cette question / Prise au piège de la peur et de la beauté.

(Una caja / encierra siete escorpiones / La destapo con mis manos frías / Grabo en la retina sus cuerpos negros / y el aguijón dispuesto como una interrogante / Siento el poder de su pregunta / atrapada por el miedo y la belleza)

Poème AGUIJÓN d’Aleyda Quevedo Rojas

Traduction (DARD) de Benjamin Laguierce

Les différences entre l’original et la traduction, aussi minimes soient-elles, trahissent la nécessité d’adapter le poème au langage de destination et à la culture lui étant inhérente. Besoin est d’opérer un léger changement de point de vue afin de rendre compréhensible l’action d’ôter le couvercle (destapar), de préciser la position recroquevillée du dard (dispuesto como una interrogante) afin que l’on comprenne que la queue du scorpion ressemble à un point d’interrogation qui prend au piège l’auteur dans la beauté et dans la peur et la fascine au plus haut degré.

Dans HAÏKU DES OISEAUX (HAI-KAI DE LOS PÁJAROS), c’est un autre changement de perspective qui est opéré afin de rendre en français à la fois la sonorité, le rythme et l’image donnés dans le poème espagnol :

Je prendrai soin de tes oiseaux / Mais je refuse / De faire l’amour encagée

(Cuidaré tus pájaros / pero me niego / a hacer el amor en la jaula).

Poème HAI-KAI DE LOS PÁJAROS d’Aleyda Quevedo Rojas

Traduction (HAÏKU DES OISEAUX) de Benjamin Laguierce

Il n’est pas impossible de traduire mot pour mot le poème original, mais l’on perdrait alors le rythme d’origine ainsi que l’image projetée dans l’esprit du lecteur. Faire l’amour encagée donne une idée de privation de liberté bien plus patente que faire l’amour dans la cage, qui, s’il en est, offre un point de vue beaucoup plus pratique que figuré.

Il devient alors préférable d’altérer l’ordre d’un vers —ou de plusieurs vers—, de favoriser une formulation sur l’autre, qui, aussi proche fut-elle de l’original au sens le plus strict, est la plus éloignée de l’interprétation qui peut en être faite.

Traduire la poésie, ce n’est pas seulement s’en tenir à ce qui est dit. C’est voir au-delà, essayer de comprendre la complexité de l’auteur, sa conception des mots, pour la reformuler dans la langue de traduction. En ce sens, la traduction poétique peut s’avérer être une réécriture plus qu’une traduction. Le traducteur devient alors un nouvel auteur s’étant approprié du langage poétique de l’auteur originel.

Benjamin Laguierce, traducteur de poésie

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